Mon commentaire du livre de François Bizot : « Le silence du bourreau » :

François Bizot est le témoin-survivant qui a écrit l’excellent ouvrage de témoignage « Le portail », suite à son incarcération entre le 10 octobre et le 25 décembre 1971, dans le camp d’extermination Communiste Khmer Rouge M.13. Dans ce premier ouvrage, il décortiquait sa confrontation intellectuelle et psychologique avec son bourreau, Douch. Douch étant devenu, lors du Génocide Cambodgien par les Khmers Rouges, entre le 17 avril 1975 et 1979, le tortionnaire-exterminateur de milliers de victimes dans le Centre de Torture de Tuol Sleng (S.21), un ancien lycée, à Phnom-Penh.

Dans ce nouveau récit, François Bizot approfondie encore davantage l’analyse de sa complexe relation avec son bourreau Douch, voulant s’efforcer de voir derrière le masque du monstre, du bourreau, celui de l’homme, de l’être humain. Douch était à cette époque totalement Idéologisé et enfermé dans un système de Terreur (le régime Totalitaire Communiste Khmer Rouge) dont il avait lui-même excessivement peur. François Bizot nous explique qu’à cette époque, Douch n’avait déjà plus aucune possibilité de faire marche arrière, non seulement par peur d’être exécuté à son tour, mais également dans le cadre de ses engagements par rapport à son groupe.
La contradiction que François Bizot assume pleinement réside dans le fait, qu’en parallèle, l’auteur reconnaît, bien évidemment, la TOTALE et INFINIE responsabilité de Douch dans l’horreur de ses crimes innombrables.

François Bizot se compare à travers ses quelques « mauvaises actions » (comme entre autres : le meurtre « sauvage » de sa chienne Sarah, qu’il adorait pourtant) dans son existence, avec la démarche exterminatrice de son bourreau Douch. En effet, François Bizot est persuadé qu’un être humain, suivant les circonstances de son existence, peut devenir potentiellement bourreau ou victime. Cette pensée ne le quitte plus depuis sa tragique expérience dans le camp M.13.
François Bizot décrit également cette étrange dépendance, voire cet attachement que la victime entretient parfois vis-à-vis de son bourreau, ce que l’on nomme aujourd’hui le « syndrome de Stockholm ».

De plus, il reste hanté par la mort de ses deux compagnons d’infortune, Lay et Son, alors que lui a eu le « privilège » d’avoir survécu à cette tragédie (page 55) :

« Je hais ce moment de mon existence sans lequel j’aurais pu vivre serein, et avec suffisamment d’aplomb pour continuer à juger mes semblables. Quand nous nous sommes dit au revoir, d’un dernier signe de loin, le spectacle que je donnais de moi-même devenait si piteux que pendant un instant j’ai vraiment voulu croire, comme eux-mêmes en étaient convaincus sans me le dire, que ce départ, sous le couvert de ma libération, était bien mon dernier voyage, que je marchais à mon tour vers une mort imminente. »

En 1988, François Bizot visita l’horrible Centre de Torture que fut S.21, et reconnu à cette occasion, Douch, sur une photo.
Douch ne fut arrêté qu’en 1999. François Bizot ressentit alors le besoin viscéral d’écrire son premier ouvrage de témoignage « Le portail », en 2000.
En 2003, l’auteur fut autorisé a rencontré Douch.

Une annexe passionnante figure à la fin de cet ouvrage fondamental. Celle-ci retrace la déposition partielle que François Bizot fit les 8 et 9 avril 2009, à Phnom-Penh devant les Chambres extraordinaires au sein des Tribunaux Cambodgiens, lors du Procès de Douch, notamment.
Cette déposition est particulièrement intéressante, puisque François Biot exprime avec une très grande honnêteté et sincérité, son positionnement contradictoire vis-à-vis de Douch.
Je laisse donc les paragraphes de fin à l’auteur. Ces citations sont donc extraites de sa déposition devant la Cour Pénale Internationale, car rien ne peut remplacer : sa sensibilité extrême, sa puissante intelligence, sa très profonde grandeur d’âme, sa terrible expérience, ainsi que son sens aigu de…, l’Humanisme (pages 208 et 209) :

« Je dois dire que ma rencontre avec Douch a marqué mon destin et toute ma réflexion, comme tout ce que je suis aujourd’hui, pour une raison simple ; et tragique. C’est que je dois désormais m’arranger comme je peux avec une donnée double, dont les deux aspects se contredisent atrocement en moi : d’une part un homme qui a été le porteur, le bras armé, d’une tuerie étatisée, et gros de tant d’horreurs commises que je ne peux pas imaginer me mettre aujourd’hui à sa place ; d’autre part celle d’un jeune homme dans lequel j’avoue que j’ai peur de pouvoir me reconnaître, qui a engagé son existence et son coeur en faveur de la révolution, pour un but dont la grandeur cautionnait dès lors l’idée que le crime n’était pas seulement légitime mais qu’il était méritoire ; comme dans toutes les guerres.
(…) Mon existence m’a amené à côtoyer l’un et l’autre des deux aspects de l’homme en même temps, et je ne peux pas me débarrasser de la pensée que ce qui a été perpétré par Douch aurait pu l’être par beaucoup d’autre. En voulant réfléchir à cela, il ne s’agit pas de minimiser un seul instant la portée, la profondeur, l’abomination du crime qui est le sien. »

Plus loin dans sa déposition, François Bizot précise encore davantage sa pensée : démontrant que pour percevoir et dénoncer l’ampleur de la monstruosité des Crimes d’un homme, il faut le présenter et le considérer comme un être humain « ordinaire », plutôt que comme un monstre qui serait parfaitement étranger à notre humanité (pages 226 et 227) :

« Ce que je veux dire par là, c’est que, pour prendre la mesure de l’abomination du bourreau et de son action – vous venez de citer le nom de Nuon Chea, ou celui de l’accusé -, je dis qu’il faut réhabiliter l’humanité qui l’habite. Si nous en faisons un monstre à part, dans lequel nous ne sommes pas en mesure de nous reconnaître, en tant qu’être humain, non pas en tant que ce qu’il a pu faire mais en tant qu’être humain, l’horreur de son action me semble nous échapper dans une certaine mesure. Alors que si nous considérons qu’il est un homme avec les mêmes capacités que nous-mêmes, nous sommes effrayés, au-delà de cette espèce de ségrégation qu’il faudrait faire entre les uns qui seraient capables de tuer et puis nous qui n’en sommes pas capables. Je crains malheureusement qu’on ait une compréhension plus effrayante du bourreau, quand on prend sa mesure humaine.
D’autre part, essayer de comprendre ce n’est pas vouloir pardonner. Il n’y a me semble-t-il aucun pardon possible. Au nom de qui peut-on pardonner. Au nom de ceux qui sont morts ? Je ne le pense pas. Et l’horreur de ce qui a été fait au Cambodge, qui n’est pas exclusive malheureusement à ce pauvre pays, c’est une horreur sans fond, et le cri des victimes doit être entendu sans jamais penser qu’il puisse être excessif. Les mots les plus durs qu’on peut avoir contre l’accusé sont des mots qui ne seront jamais assez durs. Il ne s’agit pas de vouloir pardonner ce qui a été fait. Il s’agit, dans ma démarche, qui n’a aucune raison d’être celle des victimes, d’essayer de comprendre le drame universel qui s’est joué ici, dans les forêts du Cambodge ; comme dans d’autres pays, ou à d’autres moments de notre histoire. Même l’histoire la plus récente. »

Confer également d’autres ouvrages aussi passionnants sur le même thème, de :
– Kèn Khun De la dictature des Khmers rouges à l’occupation vietnamienne ;
– Thierry Cruvellier Le maître des aveux ;
– François Bizot Le Portail ;
– Malay Phcar Une enfance en enfer : Cambodge, 17 avril 1975 – 8 mars 1980 ;
– François Ponchaud Cambodge année zéro ;
– Claire Ly Revenue de l’enfer : Quatre ans dans les camps des Khmers rouges ;
– Sam Rainsy Des racines dans la pierre ;
– Pin Yathay Tu vivras, mon fils ;
– Philip Short Pol Pot : Anatomie d’un cauchemar.

LE SILENCE DU BOURREAU

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