Mon commentaire du livre de Gustave Le Bon : « Psychologie Des Foules » :

Dans cet Essai fort célèbre et visionnaire de Gustave Le Bon écrit en 1895, l’auteur analyse et préfigure les phénomènes de masse qui se produiront tout au long du 20ème siècle. Il propose sa démonstration à travers une foultitude d’exemples historiques concrets, et présente le thème général de la manière suivante, page 3 :

« Les foules organisées ont toujours joué un rôle considérable dans la vie des peuples ; mais ce rôle n’a jamais été aussi important qu’aujourd’hui. L’action inconsciente des foules se substituant à l’activité consciente des individus est une des principales caractéristiques de l’âge actuel. »

En effet, dans une foule, l’intelligence individuelle disparaît pour laisser place à des sentiments exacerbés, parfois positifs, mais plus souvent…, négatifs : une foule peut devenir salvatrice, ou extrêmement criminogène. La foule est une sorte de « melting-pot » de gens, quels que soient : leur condition sociale, leur sexe, leur profession, etc..
Puis, la « personnalité consciente » de chaque individu s’évanouit au profit de sentiments globaux, convergents dans une seule et même direction. Il s’instaure alors une sorte d' »âme » collective, nommée par Gustave Le Bon : la « Foule Psychologique », érigée en une seule et unique entité, qui plus est, soumise à la « loi de l’unité mentale des foules ».

La disparition de la « personnalité consciente » intervient la plupart du temps, lorsque les individus sont réunis en un seul lieu. Mais parfois, des milliers d’individus peuvent, dans le cas d’une émotion collective violente comme un grand drame national, être soumis aux mêmes critères que ceux de la « foule psychologique ».
En revanche, ce n’est pas parce que des centaines de personnes sont assemblées en un même point, que cela devient forcément une « foule psychologique ».
Il faut que des critères spécifiques et communs à tous les individus, prédominent dans cette foule, pour la muter en une « foule psychologique ».

Le plus surprenant pour Gustave Le Bon, se situe dans le fait qu’une foule composée de personnes totalement hétérogènes du point de vue du caractère, de l’intelligence, du mode de vie, etc., peut dans le cadre d’une « foule psychologique » posséder une « âme » unique et commune à tous, mais de manière uniquement temporaire puisque l’état du passage au stade de la « foule psychologique » n’est par définition, que provisoire.
Cette foule est alors transformée en un être unique, comme composée de « cellules » soudées entre elles, formant un être nouveau, alors que chaque « cellule » hétérogène séparément, possède ses propres caractéristiques.
On peut alors parler d’alchimie de la foule, page 12 :

« Dans l’âme collective, les aptitudes intellectuelles des individus, et par conséquent leur individualité, s’effacent. L’hétérogène se noie dans l’homogène, et les qualités inconscientes dominent.
C’est justement cette mise en commun de qualités ordinaires qui nous explique pourquoi les foules ne sauraient jamais accomplir d’actes exigeant une intelligence élevée. Les décisions d’intérêt général prises par une assemblée d’hommes distingués, mais de spécialités différentes, ne sont pas sensiblement supérieures aux décisions que prendrait une réunion d’imbéciles. Ils ne peuvent mettre en commun en effet que ces qualités médiocres que tout le monde possède. Dans les foules, c’est la bêtise et non l’esprit, qui s’accumule. Ce n’est pas tout le monde, comme on le répète si souvent, qui a plus d’esprit que Voltaire, c’est certainement Voltaire qui a plus d’esprit que tout le monde, si par « tout le monde », il faut entendre les foules. »

Plusieurs critères donc, caractérisent le phénomène de foule :
1 / Le plus évident, celui qui vient immédiatement à l’esprit, est celui lié au nombre important d’individus qui composent une foule. Cette dernière donne à l’individu : un sentiment d’invincibilité, renforcé par le fait que l’anonymat de cette foule procure également un sentiment individuel d’irresponsabilité. L’individu « noyé » ainsi dans la foule peut alors développer ses instincts les plus vils, chose qu’il ne se permettrait pas, s’il était seul.

2 / Ensuite, le critère de la contagion : dans une foule l’individu sacrifie aisément son intérêt personnel, à l’intérêt collectif.

3 / Puis, le critère de la suggestibilité : En d’autres termes, l’individu en foule est particulièrement influençable, d’où le principe de contagion. L’individu est comme hypnotisé par le phénomène de foule, sa conscience, sa volonté et son discernement sont annihilés.
L’homme cultivé peut redevenir instinctif, voire barbare dans le cadre d’une foule, ou bien il peut devenir héroïque et enthousiaste. Bref, souvent dans le cadre d’une foule, ce sont les instincts primitifs extrêmes qui dominent chez l’individu, et non : la Pensée, la raison ou l’analyse objective.

L’épisode le plus important, le plus proche de la période dans laquelle vivait Gustave Le Bon, fut celui de la Révolution Française.
Car en effet, tout au long de cette dernière, il y eut à la fois de la violence impulsive produite par la foule que formait le Peuple, puis à partir de 1792, la Terreur de masse organisée, sous la Terreur Jacobine de Robespierre.
Un phénomène fort bien décrit dans l’excellent ouvrage de Patrice Gueniffey La politique de la Terreur : Essai sur la violence révolutionnaire, 1789-1794, et également ici par Gustave Le Bon, pages 13 et 14 :

« Pris séparément, les hommes de la Convention étaient des bourgeois éclairés, aux habitudes pacifiques. Réunis en foule, ils n’hésitaient pas à approuver les propositions les plus féroces, à envoyer à la guillotine les individus les plus manifestement innocents ; et, contrairement à tous leurs intérêts, à renoncer à leur inviolabilité et à se décimer eux-mêmes.
Et ce n’est pas seulement par ses actes que l’individu en foule diffère essentiellement de lui-même. Avant même qu’il ait perdu toute indépendance, ses idées et ses sentiments se son transformés, et la transformation est profonde au point de changer l’avare en prodigue, le sceptique en croyant, l’honnête homme en criminel, le poltron en héros. La renonciation à tous ses privilèges que, dans un moment d’enthousiasme, la noblesse vota pendant la fameuse nuit du 4 août 1789, n’eût certes jamais été acceptée par aucun de ses membres pris isolément.
Concluons de ce qui précède, que la foule est toujours intellectuellement inférieure à l’homme isolé, mais que, au point de vue des sentiments et des actes que ces sentiments provoquent, elle peut, suivant les circonstances, être meilleure ou pire. Tout dépend de la façon dont la foule est suggestionnée. »

Voyons à présent, les principales caractéristiques des foules : elles sont héritables et impulsives, dépourvues de tout sens critique, soumises également à l’hallucination collective et à la capacité d’un seul individu par « voie de contagion » à suggestionner tout un groupe.

Une autre caractéristique de la foule : elle est autoritaire et intolérante. Les foules sont souvent plus subjuguées par l’autoritarisme des tyrans qui les oppriment, que par des personnages débonnaires.
Gustave Le Bon précise également que les foules sont peu soumises à l’instinct Révolutionnaire, mais plus à des explosions de révoltes éphémères, pour finalement se laisser asservir par un despote. Car les foules sont trop impulsives pour être capables de moralité.
L’Histoire nous le montre, à travers de nombreux exemples, page 24 :

« Que de foules se sont fait héroïquement massacrer pour des croyances, des idées et des mots qu’elles comprenaient à peine. Les foules qui font des grèves les font bien plus pour obéir à un mot d’ordre que pour obtenir une augmentation du maigre salaire dont elles se contentent. L’intérêt personnel est bien rarement un mobile puissant chez les foules, alors qu’il est le mobile à peu près exclusif de l’individu isolé. Ce n’est certes pas l’intérêt qui a guidé les foules dans tant de guerres, incompréhensibles le plus souvent pour leur intelligence, et où elles se sont laissé aussi facilement massacrer que les alouettes hypnotisées par le miroir que manoeuvre le chasseur. »

A ce stade de l’ouvrage, l’auteur présente une limpide synthèse du caractère global d’une foule, page 31 :

« Nous avons montré que les foules ne raisonnent pas ; qu’elles admettent ou rejettent les idées en bloc ; ne supportent ni discussion, ni contradiction, et que les suggestions agissant sur elles envahissent entièrement le champ de leur entendement et tendent aussitôt à se transformer en actes. Nous avons montré que les foules convenablement suggestionnées sont prêtes à se sacrifier pour l’idéal qui leur a été suggéré. Nous avons vu aussi qu’elles ne connaissent que les sentiments violents et extrêmes, que, chez elles, la sympathie devient vite adoration, et qu’à peine née l’antipathie se transforme en haine. Ces indications générales permettent déjà de pressentir la nature de leurs convictions. »

Gustave Le Bon montre que les foules idolâtres facilement des personnages charismatiques, d’abord page 30 :

« C’est sur l’imagination populaire qu’est fondée la puissance des conquérants et la force des États. C’est surtout en agissant sur elle qu’on entraîne les foules. Tous les grands faits historiques, la création du Bouddhisme, du Christianisme, de l’Islamisme, la Réforme, la Révolution, et, de nos jours, l’invasion menaçante du Socialisme, sont les conséquences directes ou lointaines d’impressions fortes produites sur l’imagination des foules.
Aussi, tous les grands hommes d’État de tous les âges et de tous les pays, y compris les plus absolus despotes, ont-ils considéré l’imagination populaire comme la base de leur puissance, et jamais ils n’ont essayé de gouverner contre elle. « C’est en me faisant catholique, disait Napoléon au Conseil d’État, que j’ai fini la guerre de Vendée ; en me faisant musulman que je me suis établi en Égypte, en me faisant ultramontain que j’ai gagné les prêtres en Italie. Si je gouvernais un peuple de Juifs, je rétablirais le temple de Salomon ». »

Puis également, pages 31 et 32 :

« Les convictions des foules revêtent ces caractères de soumission aveugle, d’intolérance farouche, de besoin de propagande violente qui sont inhérents au sentiment religieux ; et c’est pourquoi on peut dire que toutes leurs croyances ont une forme religieuse. Le héros que la foule acclame est véritablement un dieu pour elle. Napoléon le fut pendant quinze ans, et jamais divinité n’eut de plus parfaits adorateurs. Aucune n’envoya plus facilement les hommes à la mort. Les dieux du paganisme et du christianisme n’exercèrent jamais un empire plus absolu sur les âmes qu’ils avaient conquises.
Tous les fondateurs de croyances religieuses ou politiques ne les ont fondées que parce qu’ils ont su imposer aux foules ces sentiments de fanatisme qui font que l’homme trouve son bonheur dans l’adoration et l’obéissance et est prêt à donner sa vie pour son idole. Il en a été ainsi à toutes les époques. »

Gustave Le Bon nous livre donc de célèbres exemples de foules sanguinaires, telles que sous : La Réforme, la Saint-Barthélemy, les guerres de religion, l’Inquisition, la Terreur sous la Révolution Française, animées par un sentiment « religieux » conduisant à massacrer des innocents, pour faire émerger une nouvelle croyance. Les foules engendrent ces massacres, dirigées qu’elles sont, par des tyrans qui les animent.

L’auteur, finalement, se pose la question de savoir s’il est bon ou mauvais, que les foules ne soient pas guidées par la raison, page 50 :

« Faut-il regretter que ce ne soit jamais la raison qui guide les foules ? Nous n’oserions le dire. La raison humaine n’eût pas réussi sans doute à entraîner l’humanité dans les voies de la civilisation avec l’ardeur et la hardiesse dont l’ont soulevée ses chimères. Filles de l’inconscient qui nous mène, ces chimères étaient sans doute nécessaires. »

Puis, Gustave Le Bon analyse le rapport entre le chef et la foule, la façon dont le maître transforme une foule hétérogène en une organisation sectaire, un « troupeau servile » ne pouvant se passer de son despote.
Le chef est d’abord lui-même imprégné par l’IDEE, et dès lors, il incarne le rôle du prescripteur.
Généralement, ces chefs sont plus des hommes d’action que de Pensée, des illuminés d’une très grande persuasion. Le meneur de foule use du mécanisme de répétition pour conditionner sont auditoire.

De même, une foule peut avoir un effet d’imitation ou de contagion sur d’autres foules, comme dans le cas d’une Révolution qui prend forme dans un pays, puis dans d’autres pays (comme actuellement avec les « Révolutions Arabes »).
Gustave Le Bon, lui, prend l’exemple de la Révolution de 1848 qui s’étendit sur une grande partie de l’Europe et qui fit vaciller plusieurs Monarchies.
Autres exemples de grands meneurs de foules : Bouddha, Jésus, Mahomet, Jeanne d’Arc, Napoléon, dont l’auteur décrit l’immense fascination qu’ils engendraient auprès des personnes qu’ils côtoyaient.
Le 20ème siècle fut lui aussi largement pourvu en grands meneurs de foules, soit à vocations démocratiques, comme : Nelson Mandela, Winston Churchill, le Dalaï Lama, le général De Gaulle, etc., soit, tragiquement, de nombreux autres à destinations dictatoriales ou Totalitaires, comme : Lénine, Trotski, Staline, Mussolini, Hitler, Mao Zedong, Pol Pot, Ceausescu, Hô Chi Minh, Kim Il-Sung et Kim Jong-Il, Castro, Pinochet, Ben Laden…, et la liste est encore tristement interminable…

Ensuite Gustave Le Bon nous présente ce qu’il nomme les « croyances générales », ce que l’on appellerait certainement de nos jours, l’IDEOLOGIE, qui doit être appliquée inconditionnellement, page 63 :

« Les croyances générales sont les supports nécessaires des civilisations ; elles impriment une orientation aux idées. Elles seules peuvent inspirer la foi et créer le devoir.
Les peuples ont toujours senti l’utilité d’acquérir des croyances générales, et compris d’instinct que la disparition de celles-ci devait marquer pour eux l’heure de la décadence.
(…) Ce n’est donc pas sans cause que les peuples ont toujours défendu leurs convictions avec intolérance. Cette intolérance, si critiquable au point de vue philosophique, représente dans la vie des peuples la plus nécessaire des vertus. C’est pour fonder ou maintenir des croyances générales que le moyen âge a élevé tant de bûchers, que tant d’inventeurs et de novateurs sont morts dans le désespoir quand ils évitaient les supplices. C’est pour les défendre que le monde a été tant de fois bouleversé, que tant de millions d’hommes sont morts sur les champs de bataille, et y mourront encore. »

Gustave Le Bon distingue les différentes catégories de foules :
– Les foules hétérogènes, composées d’individus divers ;
– Les foules homogènes : les sectes, les castes, les classes, etc. ;
– Les foules électorales ;
– Les foules des Jurés de cour d’assises ;
– Les foules parlementaires ;
– Les foules dites criminelles qui la plupart du temps, sont menées par des dogmes nommés par l’auteur : des « suggestions puissantes ». Les individus sont persuadés d’accomplir une mission. Gustave Le Bon reprend le célèbre exemple du meurtre du gouverneur de la Bastille le 14 juillet 1789, Monsieur De Launay, pages 70 et 71 :

« Après la prise de cette forteresse, le gouverneur, entouré d’une foule très excitée, recevait des coups de tous côtés. On proposait de le pendre, de lui couper la tête, ou de l’attacher à la queue d’un cheval. En se débattant, il donna par mégarde un coup de pied à l’un des assistants. Quelqu’un proposa, et sa suggestion fut acclamée aussitôt par la foule, que l’individu atteint par le coup de pied coupât le cou au gouverneur.
« Celui-ci, cuisinier sans place, demi-badaud qui est allé à la Bastille pour voir ce qui s’y passait, juge que, puisque tel est l’avis général, l’action est patriotique, et croit même mériter une médaille en détruisant un monstre. Avec un sabre qu’on lui prête, il frappe sur le col nu ; mais le sabre mal affilé ne coupant pas, il tire de sa poche un petit couteau à manche noir et (comme, en sa qualité de cuisinier, il sait travailler les viandes) il achève heureusement l’opération. »
On voit clairement ici le mécanisme indiqué plus haut. Obéissant à une suggestion d’autant plus puissante qu’elle est collective, conviction chez le meurtrier qu’il a commis un acte fort méritoire, et conviction d’autant plus naturelle qu’il a pour lui l’approbation unanime de ses concitoyens. Un acte semblable peut être légalement, mais non psychologiquement, qualifié de criminel. »

Gustave Le Bon continue sa démonstration à travers le terrifiant exemple, toujours lors de la Révolution Française, du massacre de masse perpétré par les « septembriseurs » en 1792.

En conclusion, cet Essai incontournable possède un réel caractère visionnaire, car nous retrouvons ce phénomène de « foules psychologiques » décrit ici par Gustave Le Bon, tout au long du 20ème siècle.

Depuis le début de l’Histoire de l’Humanité, les Peuples alternent invariablement entre barbarie et civilisation. Dans ce passionnant ouvrage datant de 1895, Gustave Le Bon utilise les exemples les plus proches et les plus marquants de l’Histoire de France, comme : les guerres de religion, évidemment la Révolution Française, l’Empire Napoléonien, etc., pour construire son Essai sur les « foules psychologiques » ou l' »âme des foules ».

L’Histoire du 20ème siècle a tragiquement confirmé la thèse de Gustave Le Bon, consistant à se méfier du phénomène que sont les foules.
Car en effet, il s’est produit dans le 20ème siècle, les plus gigantesques Crimes contre l’Humanité et Génocides, de toute l’Histoire de l’Humanité.
Nous avons vu que certains meneurs ont contribué positivement au développement de notre civilisation, pendant que d’autres s’acharnaient sauvagement à manipuler l' »âme des foules » avec un machiavélisme effroyable.

Alors, nôtre 21ème siècle continuera-t-il cette inlassable oscillation entre barbarie et civilisation ?
Cela dépendra en grande partie de la sagesse ou non des Peuples, des FOULES, possibles bras armés, de tyrans assoiffés de Pensée Unique et de Pouvoir Absolu !

PSYCHOLOGIE DES FOULES

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