Mon commentaire du livre de François Bizot : « Le Portail » :

François Bizot analyse, à travers une écriture littéraire d’une grande érudition, la manière dont il a été fait prisonnier en 1971, ainsi que ses terribles conditions de détention et les immondes exécutions auxquelles il a assisté.
Le responsable de sa détention n’est autre que le terrifiant criminel de masse, Douch, du tristement célèbre lycée de Tuol Sleng transformé en Centre de détention, d’interrogatoires, de tortures et d’exécutions : S-21 à Phnom Penh ; pendant le Génocide par les Khmers Rouges du Peuple Cambodgien, entre 1975 et 1979.

Durant son incarcération François Bizot suscite le dialogue chez son tortionnaire Douch, lui démontrant à travers une subtile argumentation : l’absurdité de son raisonnement et la barbarie engendrées par l’Idéologie, que les responsables Khmers Rouges (Pol Pot, Ta Mok, Von Veth…) lui font appliquer dans le cadre de sauvages exécutions.
Mais pour Douch (inébranlable dans ses convictions), tous les moyens de Terreur (essentiellement par la torture) sont « bons » pour imposer de manière incontournable l’Idéologie Totalitaire Communiste et faire ainsi avouer n’importe quoi à n’importe qui, avant d’exécuter ses victimes. François Bizot dépeint alors la lugubre personnalité de Douch, pages 184 et 185 :

« Dans la nuit, le feu vacilla. Une ombre sinistre dédoubla son visage. J’étais effrayé. Jamais je n’aurais cru que le professeur de mathématiques, le communiste engagé, le responsable consciencieux, puisse être en même temps l’homme de main qui cognait ».

Car en effet, François Bizot décrit avec une extraordinaire intelligence : le contexte psychologique effroyable dans lequel se déroulait le monstrueux « rituel » des exécutions individuelles et collectives à coups de bâton, pages 116 117 :

« Le condamné était emmené en forêt, sans avoir jamais eu connaissance du jugement. Si d’instinct il flairait le péril imminent, la consigne était de lui répondre par des mots d’apaisement. Le lieu d’exécution n’était pas très éloigné, mais on n’entendait jamais rien : Thép affirmait que l’arme était un bêchoir ou un gros bâton.
C’était un principe général de cacher la vérité, mais, plus que de mensonge, il s’agissait ici d’un objectif moral : éviter le plus longtemps possible le spectacle affligeant de la panique. Les bourreaux mettaient leur point d’honneur à repousser au maximum le moment de honte où le condamné, pris d’un irrépressible affolement, se laisse aller à des sanglots pitoyables, à des spasmes pathétiques. Ils niaient l’évidence même lorsqu ils faisaient creuser sa fosse au malheureux. Il savaient aussi que, passé ces instants terribles, le sujet, pendant les secondes qui précèdent le choc fatal, se fige docilement. Dans les exécutions collectives, quand les prisonniers, côte à côte, attendent leur tour à genoux, déjà tout est joué. Le corps s’amollit, le cerveau se brouille, l’ouïe se perd. Les ordres sont alors criés ; il ne s’agit plus que de consignes pratiques : « Restez immobiles ! Penchez la tête ! Il est interdit de rentrer la nuque dans les épaules ! ».
Les Khmers rouges connaissaient instinctivement cette loi du fond des âges et l’utilisaient sans chercher à comprendre : l’homme s’occit plus facilement que l’animal. Est-ce un effet tragique de son développement intellectuel ? Combien de crimes auraient tourné court s’il avait pu mordre jusqu’au bout comme le chat ou le cochon ! ».

Je conclus cet essentiel témoignage de François Bizot, par ce magnifique paragraphe qu’il nous livre dans l’introduction de son ouvrage, portant sur sa profonde réflexion à propos de l’UTOPIE, page 27 :

« Je hais l’idée d’une aube nouvelle où les HOMO SAPIENS vivraient en harmonie, car l’espoir que cette utopie suscite a justifié les plus sanglantes exterminations de l’histoire.
Pourrons-nous jamais, d’un tel constat, tirer la leçon et nous en souvenir, effrayés, à chaque arrêt sur nous-mêmes ? Notre drame sur terre est que la vie, soumise à l’attraction du ciel, nous empêche de revenir sur nos erreurs de la veille, comme la marée sur le sable efface tout dans son reversement ».

Confer également d’autres ouvrages aussi passionnants sur le même thème, de :
– Kèn Khun De la dictature des Khmers rouges à l’occupation vietnamienne ;
– François Bizot Le silence du bourreau ;
– Thierry Cruvellier Le maître des aveux ;
– Malay Phcar Une enfance en enfer : Cambodge, 17 avril 1975 – 8 mars 1980 ;
– François Ponchaud Cambodge année zéro ;
– Claire Ly Revenue de l’enfer : Quatre ans dans les camps des Khmers rouges ;
– Sam Rainsy Des racines dans la pierre ;
– Pin Yathay Tu vivras, mon fils ;
– Philip Short Pol Pot : Anatomie d’un cauchemar.

LE PORTAIL

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