Mon commentaire du livre de Gitta Sereny : « Au fond des ténèbres : un bourreau parle : Franz Stangl, commandant de Treblinka » :

Gitta Sereny (1921-2012), historienne de l’Holocauste et journaliste Britannique a eu l’opportunité, en 1971, d’interviewer Franz Stangl, un bourreau Nazi. En l’occurrence, il ne s’agit pas de n’importe quel bourreau Nazi ou d’un « simple » tortionnaire, mais d’un homme qui a dirigé plusieurs Camps (ou Centres) d’extermination.
Cela faisait plusieurs années que j’attendais avec une grande impatience, cette réédition de ce formidable ouvrage de Gitta Sereny, qui permet de s’interroger, d’analyser et d’essayer de comprendre l’incompréhensible, à savoir : comment et dans quelles conditions l' »âme » humaine peut parfois devenir d’une noirceur aussi extrême et déroutante à la fois ?
À ma connaissance, il existe à ce jour, seulement deux interviews de bourreaux issus des deux régimes Totalitaires du 20ème siècle : l’un est issu du système Totalitaire Communiste, Kaing Guek Eav surnommé, Douch, le Chef des Centres de torture et d’exécution, entre autres, de M-13 et de S-21. Il fut également le Responsable de la Police Politique (Santebal) du Parti Communiste du Kampuchea (P.C.K.) des Khmers Rouges lors du Génocide Cambodgien, entre 1975 et 1979. Rithy Panh l’a interviewé dans la décennie des années 2000. Ce cinéaste et rescapé du Génocide Cambodgien a réalisé deux documentaires récemment sortis dans un coffret double D.V.D. : « S21 : La machine de mort Khmère Rouge » et : « Duch, Le Maître des Forges de l’Enfer ». Rithy Panh vient aussi de publier, en 2012, un ouvrage interview-témoignage, désormais de référence : « L’élimination ».
Le second bourreau interviewé est donc Franz Stangl issu, lui, du système Totalitaire Nazi (National Socialisme) du IIIème Reich en Allemagne. Franz Stangl a été condamné par le Tribunal de Düsseldorf à la prison à vie, pour complicité dans l’assassinat de 900 000 personnes dans le Camp d’extermination de Treblinka. En effet, Franz Stangl fut l’un des Commandants qui a dirigé deux des quatre Camps d’extermination du IIIème Reich, celui de Sobibor (de mars à septembre 1942) et surtout celui de Treblinka (de septembre 1942 à août 1943) en Pologne. Ces Camps d’extermination sont à différencier de la multitude de camps de concentration Nazis, par le fait que ces quatre Camps d’extermination (comme leur nom l’indique), étaient des « usines » de la mort destinées uniquement à la destruction d’êtres humains, en l’occurrence essentiellement : des Juifs et des Tziganes. Ces quatre Camps d’extermination étaient tous situés en Pologne, il s’agissait des Camps : de Chelmno, de Belsec, de Sobibor, et de Treblinka. Il existait également deux camps de concentration-extermination mixtes : Majdanek et Auschwitz-Birkenau dont le tristement célèbre Commandant fut Rudolf Hoess (confer son autobiographie : « Le Commandant d’Auschwitz parle »).
En partant de l’interview de Franz Stangl, Gitta Sereny analyse le Totalitarisme Nazi dans le contexte historique. Mais il s’agit surtout dans cette ouvrage remarquable, d’une profonde plongée dans le décryptage de la conscience humaine.

C’est donc à la suite du Procès de Franz Stangl, en 1970, que Gitta Sereny eut l’opportunité de l’interviewer, après le verdict de sa condamnation. Elle eut ces entretiens avec lui dans la prison de Düsseldorf en Allemagne, durant six semaines, d’avril à juin 1971, produisant soixante-dix heures d’entretien.
Elle le considéra globalement comme « intellectuellement limité mais moralement gravement perturbé ». Pour Gitta Sereny, c’est le seul bourreau Nazi qui manifesta à certains moments, « un semblant de conscience ».
Le talent de Gitta Sereny fut, en évitant de le braquer, en usant de questions à la fois magnanimes mais pertinentes ; précises et profondes dans la réflexion ; en posant les mêmes questions à des moments différents et sous divers angles d’approche, de réussir à faire parler explicitement Franz Stangl. Elle réussit à saisir ainsi de courts instants fondamentaux où il disait la vérité, où il lâchait prise, comme pour se libérer du poids de sa culpabilité. Ces précieux instants s’accompagnaient d’une transformation physique de Stangl, devenant rouge le visage creusé, presque défiguré.
Car bien évidemment, ces Hauts Responsables bourreaux mentent plus ou moins et tentent de minimiser leur responsabilité ou de la reporter sur l’État Totalitaire.

La « carrière » meurtrière de Franz Stangl, durant la Seconde Guerre Mondiale, n’a pas commencé avec la Direction des Camps d’extermination mais, d’abord, avec la Direction de l’Institut d’Euthanasie. D’ailleurs, voici le récapitulatif de son épouvantable parcours (page 23) :
« Surintendant de police à l’Institut d’euthanasie à Schloss-Hartheim, de novembre 1940 à février 1942 ; Kommandant de Sobibor de mars à septembre 1942 ; Kommandant de Treblinka de septembre 1942 à août 1943. »
Gitta Sereny a interviewé également de très nombreuses personnes : dont sa femme Theresa Stangl, d’autres membres de la famille Stangl, ainsi que d’autres bourreaux Nazis, des gardiens, de rares survivants de Sobibor et de Treblinka, des Évêques du Vatican, etc..

L’infâme et lâche stratégie de défense que tous les bourreaux Nazis utilisèrent lors de leur Procès, consista principalement à tenter de minimiser leurs responsabilisés en invoquant la soumission obligatoire à la Terreur du Parti Nazi (page 51) :
« G. Sereny : « Et le fait ne vous a pas paru assez menaçant pour vous faire comprendre que c’était le moment de quitter ? »
F. Stangl : « Mais ce n’était pas menaçant à l’époque, comprenez-moi, et il n’était pas question de quitter : si seulement ç’avait été aussi simple ! À ce moment-là déjà nous apprenions chaque jour que tel ou tel avait été arrêté, envoyé au KZ (camp de concentration) ou abattu. Dans notre métier, la question n’était plus de choisir entre rester ou ne pas rester. La question déjà était de survivre, les choses étaient allées vite ». »
Au cours de ces entretiens, Gitta Sereny s’aperçue que Franz Stangl était réellement amoureux de sa femme et qu’il était donc bel et bien un être humain, capable d’éprouver des sentiments profonds pour autrui.

En novembre 1940, son premier poste en tant que Criminel de masse fut donc celui de Surintendant de police de l’Institut spécial, dépendant du quartier général nommé : Tiergartenstrasse 4 (T4) à Berlin. Ce T4 comprenait plusieurs Instituts d’Euthanasie, comme ceux de : Hartheim, Hadamar, Sonnenstein et Grafeneck. Il s’agissait de l’une des opérations les plus secrètes du IIIème Reich (page 71) :
« (…) à savoir d’abord le service « d’euthanasie » pour les handicapés physiques et mentaux d’Allemagne et d’Autriche, et plus tard celui de la « solution finale » : l’extermination des Juifs. »
Gitta Sereny demanda à Franz Stangl s’il avait eu des scrupules lorsqu’il prit ses fonctions au Centre d’Euthanasie. Il répondit positivement à cette question en continuant de se justifier par la menace d’être déporté en camp ou fusillé (page 80) :
« G. Sereny : « Il était donc possible de demander à être relevé ? »
F. Stangl : « Oui, mais Franz Reichleitner m’a dit : « Et que crois-tu qu’il arrivera si tu en fais autant ? Souviens-toi de Ludwig Werner ». Il savait naturellement que mon ami Werner était dans un camp (note n°11 : Werner avait été interné dans un camp, non pour avoir demandé à être relevé de ses fonctions, mais sous l’accusation d’avoir « trafiqué avec un Juif »). Non, je ne doutais guère de mon sort si je retournais à Linz chez Prohaska ». »
Dans le jargon des Nazis, ce Programme Criminel de masse d’Euthanasie était appelé cyniquement : « la mort miséricordieuse ».
Les premières exécutions eurent lieu à la fin de l’été 1939. Ces premières victimes furent : les enfants Allemands et Autrichiens malades mentaux et, occasionnellement, les malades physiques. Et à partir d’octobre, le Programme d’Euthanasie s’intensifia encore…, pour se terminer le 3 août 1941. Les enfants étaient assassinés par injections mortelles et les adultes, gazés. Ce Programme d’Euthanasie fut une répétition pour la création des Camps d’extermination Nazis qui allaient ouvrir dès 1942 !
L’Église, par l’intermédiaire du Pape Pie XII, ne chercha pas à s’opposer à ce Programme Criminel. En effet, le Pape Pie XII ne prit clairement mais succinctement position, qu’une seule fois, dans sa lettre pastorale Mystici Corporis parut le 29 juin 1943. Malheureusement, il était déjà bien trop tard pour les 60 000 à 80 000 enfants et adultes exécutés.

Puis, le Programme d’Euthanasie muta pour se transformer en Plan d' »extermination des Juifs en Pologne » (l’Aktion Reinhardt), en prenant une envergure beaucoup plus importante, avec l’ouverture du premier Camp d’extermination, en décembre 1941 : celui de Chelmno, qui servit de camp d’expérimentation. Ensuite, le Programme d’extermination de « la Solution finale de la question Juive en Europe » et des Tziganes, fut lancé encore à une plus grande échelle avec les ouvertures des camps de : Belsec en mars 1942, Sobibor en mai 1942, et le plus grand de tous, celui de Treblinka en juin 1942. Ils étaient tous les quatre situés en Pologne dans un rayon de trois cents kilomètres autour de Varsovie (pages 142 et 143) :
« La durée d’aucun de ces camps n’excédait dix-sept mois quand, l’un après l’autre, les SS les firent disparaître. D’après les estimations officielles polonaises – les plus modérées et qui ne sont pas acceptées universellement – environ 2 millions de Juifs et 52 000 Tziganes (dont un tiers d’enfants au total) furent liquidés dans ces quatre camps durant cette période.
Les camps de concentration aussi possédaient des camions à gaz, des chambres à gaz, des fours crématoires et des fosses collectives. Là aussi, des gens y furent fusillés, gazés, subirent des piqûres mortelles et, outre ceux qui y ont été assassinés, des centaines de milliers sont morts d’épuisement, de faim et de maladie. Mais – même à Birkenau, section d’extermination d’Auschwitz – où l’on estime que 860 000 Juifs trouvèrent la mort (note n°7 : D’après Reitlinger, Op. cit. p. 58) – il y avait toujours une chance de survie.
Dans les camps d’extermination, les seuls qui ont conservé cette chance, jour après jour, furent les quelques hommes et femmes – en nombre infime – gardés comme « travailleurs juifs » pour faire fonctionner les camps. Pour les quatre camps de la mort en Pologne, quatre-vingt-deux personnes – pas un enfant parmi eux – survécurent.
Mais l’assassinat des Juifs par les nazis ne se distingue pas seulement des autres cas de génocide par l’esprit qui y présidait. Les méthodes employées elles aussi, furent uniques et calculées d’une manière unique. Les meurtres étaient systématiquement organisés pour imposer le maximum d’humiliation et de déshumanisation aux victimes avant leur mort. Une intention précise et minutieuse présidait au système, ce n’était pas « pure » cruauté ni indifférence ; les wagons de marchandises surpeuplés, sans air, sans aménagements sanitaires, sans nourriture, sans boisson, pires que les pires transports de bestiaux ; la panique provoquée de l’arrivée ; l’immédiate et brutale séparation des hommes, des femmes et des enfants ; le dénudement public ; les fouilles physiques internes d’une incroyable grossièreté à la recherche de valeurs cachées ; le rasage des poils et des cheveux pour les femmes ; et finalement la course de tous ces corps nus, sous les fouets cinglants, vers la chambre à gaz. »
Les cibles à exterminer, pour Hitler, étaient : « les Juifs, les Tziganes, les races inférieures, les asociaux et commissaires politiques soviétiques ».
Les Camps d’extermination furent créés lorsque les Nazis s’aperçurent que les terrifiants bataillons d’Einsatzgruppen, chargés de fusiller massivement les victimes ciblées par Hitler (dont le plus grand nombre concernait les Juifs d’Europe), n’y parviendraient pas.
Ce monstrueux projet Génocidaire pharaonique et « industriel » était déjà décrit dans le livre de Hitler, Mein Kampf, dès 1923. L’Idéologie Totalitaire d’Hitler était donc basée sur la suprématie des « races supérieures » (page 138) :
« Dans Mein Kampf, écrit en 1923, Hitler s’était déjà engagé dans la conception d’une Europe nouvelle basée sur des théories raciales selon lesquelles la totalité de l’Europe de l’Est devait devenir « une population serve » au bénéfice des « races supérieures » (en plus de l’Allemagne : la Scandinavie, la Hollande, une partie de la France, la Grande-Bretagne). »
Comme dans les deux systèmes Totalitaires : Communiste et Nazi, on retrouve cette volonté de déshumaniser les victimes afin de conditionner et de déculpabiliser les bourreaux pour accomplir les horribles exécutions.
Gitta Sereny rentra alors dans le vif du sujet (pages 143 et 144) :
« G. Sereny : « À quoi avez-vous attribué, à ce moment-là, l’extermination des Juifs ? ai-je demandé à Stangl ».
F. Stangl : « Ils voulaient leur argent, répliqua-t-il immédiatement.
Avez-vous une idée des sommes fantastiques que ça représentait ? C’est avec ça que l’on achetait de l’acier en suède ».
Il l’a peut-être réellement cru, mais j’en doute. Le décompte final de Globocnik a révélé que l’Aktion Reinhardt (ainsi nommée d’après le prénom de Heydrich) a rapporté au IIIe Reich 178 745 960 DM. Pour un homme, en comparaison de son salaire mensuel, cela peut représenter une belle somme. Mais qu’est-ce là au regard du budget d’une nation, en guerre ou même en paix ? Une somme insignifiante.
« G. Sereny : « Mais, demandai-je à Stangl, puisqu’on allait les tuer de toute façon, à quoi bon toutes les humiliations, pourquoi la cruauté ? »
F. Stangl : « Pour conditionner ceux qui devaient exécuter ces ordres. Pour qu’il leur devienne possible de faire ce qu’ils ont fait ». Et cela, je pense, était la vérité.
Pour mener à bien l’extermination de ces millions d’hommes, de femmes et d’enfants, les nazis ont perpétré un meurtre non seulement physique, mais moral : sur ceux qu’ils tuaient, sur ceux qui tuaient, sur ceux qui savaient qu’on tuait et aussi, dans une certaine mesure, pour toujours, sur nous tous, qui étions vivants et conscients à ce moment-là. »
Franz Stangl arriva donc en Pologne au début du printemps 1942. Il avait rendez-vous avec le Général de Division Odilo Globocnik, qui supervisait l’extermination des Juifs en Pologne. Il expliqua alors à F. Stangl qu’il avait été choisi pour organiser l’accélération de la construction du camp de Sobibor.
Gitta Sereny demanda alors à Frantz Stangl s’il savait, à ce moment-là, ce qu’était Sobibor (pages 147 et 148) :
« G. Sereny : « Et durant ces trois heures – sur ce banc dans le parc – a-t-il fait allusion à la destination réelle de Sobibor ? A-t-il parlé des Juifs ?
F. Stangl : « Pas un mot. Je n’avais aucune idée. »
Lors de cet entretien, était-il réellement possible que Globocnik ne lui ait pas parlé de l’objectif de Sobibor ? Plus exactement, Globocnik dit à Franz Stangl que Sobibor était : « un camp d’équipement pour l’armée ». Curieux et particulièrement vague usage de ce camp ; et Stangl ne lui en aurait pas demandé plus ! Cela semble évidemment peu probable. On ne devient pas : Chef, Directeur ou Commandant d’une entité sans savoir exactement en quoi elle consiste, comment elle fonctionne, à quoi elle sert, avec quels moyens humains, matériels et financiers, même dans un contexte de secret absolu comme c’était le cas sous le régime Totalitaire Nazi !
De surcroît, il aurait dû être d’autant plus vigilant qu’il était, de fait, déjà devenu un Criminel de masse en étant l’un des Responsables du Programme d’Euthanasie du IIIème Reich. En réalité, n’adhérait-il pas plutôt, tout simplement, à l’Idéologie Totalitaire et exterminatrice Nazie ?

À ce moment des entretiens et de la progression du récit de Stangl, Gitta Sereny lui posa alors une question cruciale, dans son parcours de Criminel de masse (page 155) :
« G. Sereny : « Quand, pour la première fois, avez-vous découvert la destination réelle du camp ? »
F. Stangl : « Il est arrivé deux choses : au bout de trois jours, je pense, Michel est venu me trouver en courant un matin, me dire qu’il avait découvert une drôle de baraque dans les bois, derrière. « je pense qu’il va se passer quelque chose de pas très catholique ici. Viens voir si ça ne te rappelle rien ? ».  »
G. Sereny : « Que voulait-il dire « dans le bois » ? »
F. Stangl : « C’était à dix ou quinze minutes de marche de la gare, où nous étions en train de construire le camp principal. Il y avait un bâtiment neuf, en briques, avec trois pièces de trois mètres sur quatre. Dès que je l’ai vu, j’ai compris ce que Michel voulait dire : ça ressemblait exactement à la chambre à gaz de Schloss-Hartheim ». »
Avant de prendre ses fonctions à Sobibor, son supérieur hiérarchique direct, Wirth, qui était le superviseur des Camps d’extermination de Belsec et de Chelmno, fit « visiter » le camp de Belzec à Franz Stangl où étaient pratiquées depuis mars 1942 : les premières exterminations à grande échelle, dans les chambres à gaz avec système mécanique d’injection de gaz (page 157 et 158) :
« Je ne peux vous décrire ce que c’était », dit Stangl ; il parlait lentement maintenant, dans son allemand le plus formaliste, le visage tendu et sombre. Il s’est passé la main sur les yeux et s’est frotté le front. « Je suis arrivé en voiture. En arrivant, on trouvait d’abord la gare de Belsec, sur le côté gauche de la route. Le camp était du même côté, mais sur une colline. La Kommandantur était deux cents mètres plus loin, de l’autre côté de la route ; c’était un bâtiment à un étage. L’odeur… Oh ! Dieu, l’odeur, dit-il. Elle était partout. Wirth n’était pas dans son bureau. Je me souviens qu’on m’a conduit auprès de lui… il était debout sur une colline, près des fosses… des fosses… pleines, elles étaient pleines. Je ne peux pas vous dire ; pas des centaines, mais des milliers, des milliers de cadavres. Oh ! Dieu… C’est là que Wirth m’a dit – il m’a dit que Sobibor, c’était pour ça, et qu’il m’en chargeait officiellement ». »
Enfin…, les choses étaient claires : désormais, Franz Stangl avoua à Gitta Sereny qu’il connaissait la monstruosité du Projet de la « Solution Finale » ! Et encore une fois, de toute manière, il avait déjà été l’un des Hauts Responsables dans l’application de la « mort miséricordieuse » du Programme Criminel d’Euthanasie…
Par conséquent, sa Responsabilité et son Choix étaient donc totalement engagés (pages 160, 161 et 163) :
« F. Stangl : « J’ai dit [à Wirth] que je ne pouvais pas faire ça ; je n’étais pas fait pour ce poste. Il n’y a pas eu moyen de discuter. Wirth dit simplement que ma réponse serait transmise au Q.G. et que je devais retourner à Sobibor. En fait je suis allé à Lublin, j’ai essayé à nouveau de voir Globocnik, de nouveau en vain ; il ne voulait pas me voir. De retour à Sobibor, Michel et moi nous avons parlé, parlé de tout cela. Ce qu’ils étaient en train de faire, c’était un crime, nous étions bien d’accord là-dessus. Nous avons envisagé de déserter, nous en avons parlé longuement. Mais comment ? Où aller ? Et nos familles ? » Il s’arrêta à l’endroit même où, comme il me le dit, Michel et lui avaient dû s’arrêter de parler. Puisqu’ils ne pouvaient ni n’osaient rien faire – il n’y avait plus rien à dire.
G. Sereny : « Mais vous avez reconnu ce jour-là, que ce qui se faisait, était criminel ? »
F. Stangl : « Oui je le savais. Michel le savait. Mais nous savions aussi ce qui était arrivé dans le passé à d’autres qui avaient dit non. La seule issue que nous pouvions entrevoir, c’était d’essayer de nous faire déplacer par des moyens détournés. Par la voie officielle, c’était impossible. Comme Wirth l’avait dit, cela conduisait « sous terre les pieds devant ». Wirth est venu à Sobibor le jour suivant. Il m’a ignoré ; il est resté plusieurs jours et a tout organisé. La moitié des travailleurs ont été affectés aux chambres à gaz afin de les terminer ».
(…) G. Sereny : « Après son départ, qu’est-ce que vous avez fait ? »
F. Stangl : « La même chose ; j’ai continué la construction du camp. Michel avait été nommé responsable du passage par les gaz ». »
G. Sereny : « Nommé par qui ? »
F. Stangl : « Par Wirth ».
G. Sereny : « Ainsi, à partir de ce moment-là, l’extermination avait réellement commencé, ça se produisait sous vos yeux. Que ressentiez-vous ? »
F. Stangl : « À Sobibor, on pouvait s’arranger pour ne voir presque rien, ça se passait loin des bâtiments du camp. Ma seule idée, c’était de filer. Je combinais, recombinais, faisais des plans et encore des plans. J’avais entendu parler d’une nouvelle unité de police à Mogilev. Je suis allé encore une fois à Lublin et j’ai rempli une demande de mutation. J’ai demandé à Höfle de m’aider à obtenir l’accord de Globocnik. Il m’a dit qu’il ferait ce qu’il pourrait mais je n’en ai plus jamais entendu parler. Deux mois plus tard – en juin – ma femme m’a écrit qu’on lui avait demandé de donner l’âge des enfants : on leur accordait une visite en Pologne ».
(…) La date exacte à laquelle Sobibor, devint pleinement opérationnel n’est pas tout à fait certaine, entre le 16 et le 18 mai 1942. Ce qui est certain, en revanche, c’est que pendant les deux premiers mois, période où Stangl administrait le camp, 100 000 personnes environ furent tuées. Peu après, l’installation tomba en panne un moment et les exterminations ne reprirent qu’en octobre. »
Depuis la fin de la Seconde Guerre Mondiale, à l’emplacement du camp d’extermination de Sobibor, est situé un monument de trois mètres de haut, sur lequel sont gravés ces mots (page 163) :
«  »En ce lieu, de mai 1942 à octobre 1943 a existé un camp d’extermination de Hitler. Dans ce camp 250 000 Russes, Polonais, Juifs et Tziganes furent assassinés (note n°1 : Dans They Fought Back (souvenirs de survivants, édité par Lury Suhl, Crown, New York, 1967) Alexandre Pechersky, prisonnier russe à Sobibor et ancien officier de l’Armée Rouge qui conduisit la révolte du mois d’octobre, conteste ce chiffre. Il dit que plus d’un demi-million de gens furent assassinés à Sobibor entre mai 1942 et octobre 1943. Des témoignages de survivants contestent aussi que des Polonais non Juifs aient été tués là). Le 14 octobre 1943 une rébellion armée survint à laquelle prirent part quelques centaines de prisonniers qui, après un combat avec les gardes de Hitler, parvinrent à s’enfuir ». »
La spécificité de tous ces Hauts Responsables tortionnaires, c’est qu’à partir du moment où ils n’ont jamais tué une personne de leurs propres mains (ce qui dans la plupart des cas reste encore à prouver !) ils estiment presque que leur responsabilité personnelle n’est pas en engagée.
En l’occurrence, Gitta Sereny s’est elle-même rendue compte que F. Stangl fonctionnait sur deux niveaux de conscience : morale et psychologique. Une sorte de schizophrénie qui installerait un cloison étanche entre une « légitimité » morale dans l’application des ordres qui le déresponsabiliserait, et le fait de tuer de ses propres mains qui serait un acte répréhensible et donc condamnable. Adolf Eichmann, l’un des organisateurs de la « Solution Finale de la Question Juive en Europe » avait eu exactement la même ligne de défense lors de son Procès à Jérusalem (page 177 et 178) :
« Stangl, insistant sur le fait que jamais il n’avait tiré sur la foule, semblait plus indigné par cette accusation que par tout le reste, et trouvait sans rapport avec la question le fait que, qu’il ait tiré ou non, ces mêmes gens allaient mourir de toute façon, moins de deux heures plus tard, par un système dont il avait le contrôle.
Cela peut paraître secondaire, mais je crois que c’est un fait significatif parce qu’il correspond bien à une idée toujours ressassée, sur laquelle on s’est profondément mépris, et que les tribunaux, de même que le public et les individus concernés ont acceptée peut-être faute de mieux – idée selon laquelle la responsabilité aurait été limitée à des actions momentanées et souvent isolées, et à quelques individus. C’est, je pense, à cause de l’acceptation unanime de ce faux concept de responsabilité que Stangl lui-même (et cela jusqu’à la veille de sa mort), sa famille et – plus largement peut-être mais dans un sens tout aussi important sinon plus – d’innombrables gens en Allemagne et ailleurs ont estimé pendant des années que ce qui est décisif devant la loi et par conséquent dans la conduite des affaires humaines, c’est ce qu’un homme fait plutôt que ce qu’il est. »
C’est alors que lors d’un nouveau rendez-vous avec Globocnik, celui-ci annonça à Franz Stangl qu’il était muté dans le plus grand Camp d’extermination : celui de Treblinka. Évidemment, Gitta Sereny lui reposa les questions évidentes et cruciales qui le mettaient face à sa propre Conscience (pages 192 et 193) :
« G. Sereny : « Mais cette fois, vous saviez où l’on vous envoyait ; vous saviez tout sur Treblinka et que c’était le plus important des camps d’extermination. Vous aviez votre chance cette fois, vous étiez face à face avec lui enfin. Pourquoi ne pas lui avoir répondu sur-le-champ que vous ne pouviez plus continuer ? »
F. Stangl : « Vous ne comprenez pas ? Il m’avait amené exactement là où il voulait. Je n’avais aucune idée de ce qu’il en était de ma famille. Est-ce que Michel avait pu les embarquer ? Peut-être les avait-on arrêtées ? Peut-être les gardait-on en otages. Et même si ma famille était dehors, l’alternative restait la même : Prohaska était toujours à Linz. Est-ce que vous vous représentez ce qui m’attendait si j’étais rentré, dans ces conditions ? Non, il m’avait bien eu, j’étais prisonnier. »
G. Sereny : « Mais même ainsi, même en admettant qu’il y avait un danger, tout n’était-il pas préférable à présent à ce travail en Pologne ? »
F. Stangl : « Oui, c’est ce que nous savons maintenant, ce qu’on peut dire maintenant. Mais alors ? »
G. Sereny : « Mais ce que nous savons maintenant n’est-ce pas, c’est qu’ils ne tuaient pas automatiquement ceux qui demandaient à être relevés de ce genre de travail. Vous le saviez vous-même, n’est-ce pas, à ce moment-là ? »
F. Stangl : « Je savais qu’ils pouvaient ne pas fusiller. Mais je savais aussi que le plus souvent on était fusillé ou envoyé dans un camp de concentration. Comment pouvais-je savoir quel sort ils me réserveraient ? »
Cet argument, bien sûr, nous le retrouvons tout au long de l’histoire de Stangl ; c’est la question essentielle sur laquelle, toujours et encore, j’ai buté dans nos entretiens. Quand je parlais avec lui, je ne savais pas et je ne sais toujours pas, maintenant, à quel moment un être humain peut décider pour un autre moralement qu’il aurait dû avoir le courage de risquer la mort.
Quoi qu’il en soit, mes propres réactions à certaines déclarations de Stangl dans cette partie de nos entretiens, changèrent légèrement, plus tard, après mes conversations avec sa femme, car il en ressortait très clairement – cela au moins – qu’il avait manipulé les évènements, pour répondre au besoin de rationaliser sa culpabilité, la conscience de sa culpabilité ou (à ce stade de nos conversations) son besoin d’éviter d’y faire face. »
Comme je l’ai écrit au début de ce commentaire, à certains moments des entretiens le visage de Franz Stangl se décomposait, comme cette fois où il décrivit l’horreur de son arrivée au camp d’extermination de Treblinka (pages 225 et 226) :
« F. Stangl : « J’y suis allé en voiture conduit par un chauffeur SS. L’odeur s’est fait sentir à des kilomètres. La route longeait la voie ferrée. À quinze ou vingt minutes de voiture de Treblinka, nous avons commencé à voir des cadavres le long de la voie, d’abord deux ou trois, puis davantage, et en arrivant à la gare, il y en avait des centaines, semblait-il, couchés là, abandonnés apparemment depuis des jours à la chaleur. Dans la gare, il y avait un train plein de Juifs, les uns morts, d’autres encore vivants, ça aussi avait l’air d’être là depuis des jours ».
G. Sereny : « Mais tout cela n’était pas nouveau pour vous ? Vous aviez vu ce genre de transport couramment à Sobibor ? »
F. Stangl : « Rien qui ressemblait à ça. Et à Sobibor – je vous l’ai dit – à moins de travailler dans la forêt, on pouvait vivre sans rien voir pratiquement ; la plupart d’entre nous n’avaient jamais vu un mourant ou un mort. Treblinka ce jour-là a été la chose la plus effroyable que j’aie vue durant tout le IIIe Reich ». Il plongea sa tête dans ses mains – « l’enfer de Dante, dit-il à travers ses doigts. C’était Dante sur terre. Lorsque je suis arrivé au camp, en descendant de voiture sur la place (Sortierungsplatz), j’ai eu de l’argent jusqu’aux genoux. Je ne savais de quel côté me tourner, où aller. Je pataugeais dans les billets de banque ; la monnaie, les pierres précieuses, les bijoux, les vêtements. Il y en avait partout, répandus sur toute la place. L’odeur était indescriptible ; des centaines, non des milliers de cadavres partout, en décomposition, en putréfaction. De l’autre côté de la place, dans les bois, juste à quelques centaines de mètres de la clôture barbelée et tout autour du camp, il y avait des tentes et des feux avec des groupes de gardes ukrainiens et des filles – des putains, je l’ai appris plus tard, venues de tous les coins du pays – ivres, titubant, dansant, chantant, jouant de la musique ». »
Ici, Franz Stangl feignit de découvrir l’horreur régnant à Treblinka, alors qu’il a certainement déjà oublié que, plus haut, il avait déjà fait un descriptif effroyable similaire, lorsqu’il était arrivé à Sobibor quelques mois plus tôt. Il semblait toujours être pris de cours et de découvrir les choses, mais finalement en tant que Kommandant, il finissait toujours par s’habituer à faire régner…, « l’enfer sur terre » !
Le recoupement des innombrables témoignages recueillis par Gitta Sereny, lui permit d’essayer de déceler les moments où Franz Stangl lui mentait ou modifiait la réalité afin de minimiser sa responsabilité.
Franz Stangl expliqua alors à Gitta Sereny de quelle manière, moralement, il faisait en sorte d’essayer de se déculpabiliser lui-même (page 234) :
« G. Sereny : « Mais si vous avez fait cette offre à Globocnik, lui ai-je dit, cela impliquait que vous lui proposiez de vous-même votre collaboration, n’est-ce pas ? »
F. Stangl : « Tout ce que j’ai fait, a-t-il répliqué âprement, son visage accusant une fois de plus le changement devenu familier, ça a été de lui confirmer que j’exécuterais la consigne comme officier de police sous son commandement. »
G. Sereny : « Mais des mois auparavant, Michel et vous aviez reconnu entre vous que ce qui se faisait, était un crime. Comment pouviez-vous alors, en votre âme et conscience, vous porter volontaire pour prendre une part quelconque à un crime ? »
F. Stangl : « C’était une question de survie – toujours de survie. Tout ce que je pouvais faire, pendant que je continuais à essayer de me tirer de là, c’était de limiter mes propres actions à un domaine dont je pouvais répondre en toute conscience. À l’école d’entraînement de la police, on nous avait appris – je mes souviens, c’était le Rittmeister Leitner qui disait toujours ça – que la définition du crime devait satisfaire à quatre conditions : Il fallait un sujet, un objet, une action, une intention. S’il manquait un seul des quatre éléments, alors on n’avait pas affaire à un crime punissable ».
G. Sereny : « Je ne vois pas comment vous pouviez appliquer ce concept à la situation. »
F. Stangl : « C’est ce que j’essaie de vous expliquer : je ne pouvais vivre que si je compartimentais ma pensée. C’est par ce moyen que je pouvais appliquer la définition à ma propre situation ; si le « sujet » était le gouvernement, l' »objet » les Juifs et l' »action » celle de gazer, alors je pouvais me dire que pour moi le quatrième élément « l’intention » [qu’il appelait « libre volonté »] manquait ».
G. Sereny : « Sauf dans la mesure où l’administration des valeurs était en cause ? »
F. Stangl : « Oui. Mais une possibilité de trafic illégal étant reconnue, cela devenait une activité policière légitime. »
G. Sereny : « Mais ces valeurs que vous proposiez – ou que vous acceptiez d’administrer n’auraient pas été là s’il n’y avait pas eu les chambres à gaz. Comment pouviez-vous dissocier l’un de l’autre. Même dans vos propres pensées ? »
F. Stangl : « Je le pouvais parce que ma mission spécifique dès le départ était la responsabilité de ces valeurs. »
G. Sereny : « Et qu’est-ce que vous auriez fait si vous aviez été chargé en propre de faire fonctionner ces chambres à gaz elles-mêmes ? »
F. Stangl : « Je ne l’étais pas », répliqua-t-il sèchement et il a ajouté d’un ton raisonnable et même pédagogique : « C’était fait par deux Russes – Ivan et Nicolau – sous le commandement d’un subordonné [Gustav Münzberger] ». »
Puis les entretiens conduisirent dans l’horreur du mode de fonctionnement du camp de Treblinka (page 243) :
« G. Sereny : « Combien arrivait-il de gens par convoi ? ai-je demandé à Stangl ».
F. Stangl : « Habituellement 5 000, quelquefois plus ». »
Déjà, les déportés arrivaient au Camp d’extermination de Treblinka après les terribles conditions de survie dans les wagons à bestiaux. Mais qui plus est, ils ne pouvaient pas imaginer vers quelle mort effroyable ils se dirigeaient. Et pour ne pas risquer d’éveiller la méfiance, la peur et une panique pouvant devenir incontrôlable, voici de quelle manière machiavélique, ceux qui étaient chargés de les diriger à leur arrivée vers les chambres à gaz, s’y prenaient ; à travers le témoignage d’un déporté dont sa femme fut également gazée (page 270) :
« Dès notre arrivée à Treblinka, j’ai été sélectionné pour le travail. Ils m’appelaient Langer [le grand] à cause de ma taille. J’ai dit au SS qui m’avait choisi qu’elle était ma femme, est-ce qu’elle pouvait travailler aussi ? Et lui – je ne peux me rappeler lequel c’était, Miete ou Küttner – m’a répondu : « T’en fais pas, elle va travailler à la buanderie du Camp II ». Mais bien sûr ce n’était pas vrai. Ils l’ont tuée tout de suite. Je ne l’ai jamais revue. »
« On m’a d’abord mis au commando rouge – nous devions surveiller le déshabillage dans les vestiaires. Nous devions répéter [il l’a crié pour moi, pour me montrer] : « Déshabillez-vous, attachez vos chaussures ensemble, prenez vos papiers et votre argent ». Voilà comme on bernait les gens. Ils croyaient aller à la douche et à la désinfection et pensaient qu’on leur permettait de garder leurs objets précieux et leurs papiers pour leur sécurité. Ça les rassurait. Certains Juifs allemands – vous savez ils étaient plus allemands que les Allemands – étaient très autoritaires, ils faisaient les « seigneurs ». « Jetez un coup d’œil sur mes chaussures, voulez-vous, jusqu’à ce que je revienne », disaient-ils avec condescendance à nous autres du commando rouge. Naturellement dix minutes après ils étaient morts. »
« Plus tard j’ai été affecté à la chambre de désinfection, sans doute un des pires lieux ; elle était située entre les coiffeurs qui coupaient les chevelures des femmes et le « couloir » qui conduisait aux chambres à gaz. Il fallait désinfecter les cheveux, tout de suite, avant de les emballer pour les expédier en Allemagne. Ils servaient à faire des matelas ».
Finalement, afin d’induire encore plus en erreur les déportés, pour leur faire croire qu’ils arrivaient dans un véritable camp de transit et pousser ainsi la perversion au comble de l’horreur, à Noël 1942, Franz Stangl fit carrément construire une fausse gare de chemin de fer, avec : une fausse pendule peinte, de faux guichets, l’affichage de faux horaires, de faux panneaux indiquant des destinations illusoires comme, « Varsovie », « Wolwononce », « Bialystock ». D’ailleurs, Franz Stangl reconnu, lors de son Procès, avoir ordonné la fabrication de cette ignominieuse supercherie.

Gitta Sereny faisant cheminer progressivement Franz Stangl dans son récit, elle parvint à sonder sa conscience lorsqu’il décrivit l’horreur nue (pages 285 à 289) :
« G. Sereny : « Serait-il exact de dire que vous vous êtes habitué aux liquidations ? »
Il a réfléchi un moment. Puis il a dit, lentement et pensivement : « À vrai dire, on s’y habituait. »
G. Sereny : « Il fallait des jours, des semaines ou des mois ? »
F. Stangl : « Des mois. Il m’a fallu des mois avant de pouvoir en regarder un en face. Je redoutais tout ça en essayant de créer des aménagements : des jardins, de nouveaux baraquements, de nouvelles cuisines, du nouveau en tout ; coiffeurs, tailleurs, cordonniers, charpentiers. Il y avait des centaines de moyens de penser à autre chose. Je les ai tous utilisés. »
G. Sereny : « Même ainsi, puisque vous ressentiez tout cela avec force, il y avait bien des moments, peut-être la nuit, dans le noir, où vous ne pouviez éviter d’y penser ? »
F. Stangl : « En somme la seule chose à faire, c’était de boire. Je me couchais avec un grand verre de brandy, chaque soir, et je buvais. »
G. Sereny : « Je pense que vous éludez ma question. »
F. Stangl : « Non je ne le fais pas exprès. Bien sûr, les pensées venaient. Je les obligeais à partir. Je me forçais à me concentrer sur le travail, le travail et encore le travail. »
G. Sereny : « Serait-il exact de dire que vous en êtes venu à éprouver le sentiment que ce n’étaient pas réellement des êtres humains ? »
F. Stangl : « Un jour au Brésil, des années plus tard, j’étais en déplacement, m’a-t-il dit d’un air profondément concentré, revivant de toute évidence, ce souvenir. Le train s’est arrêté à côté d’un abattoir. Le bétail dans les enclos, en entendant le train, a trotté jusqu’à la barrière et nous a fixés. Ils étaient tout près de ma fenêtre, serrés les uns contre les autres, ils me regardaient à travers la barrière. Et j’ai pensé alors : « Regarde, ça ne te rappelle pas la Pologne ? C’est comme ça que les gens regardaient, avec confiance, juste avant d’entrer dans les boîtes… ». »
G. Sereny : « Je l’ai interrompu : Les boîtes, que voulez-vous dire ? mais il a continué, sans m’entendre, ou sans me répondre. »
F. Stangl : « … après ça je n’ai plus jamais pu manger de conserves. Ces grands yeux… qui me regardaient… sans savoir qu’un instant plus tard ils seraient morts ». Il s’est arrêté. Il avait les traits tirés. À cet instant, il a paru vieux, fatigué et vrai.
G. Sereny : « Donc vous ne les sentiez pas comme des êtres humains, n’est-ce pas ? »
Il a dit d’un ton neutre : « C’était une cargaison. Une cargaison ». Sa main s’est levée, puis est retombée en un geste de désespoir. Nous avions tous les deux baissé la voix. Ce fut un des rares moments où, durant ces semaines d’entretien, il n’a fait aucun effort pour dissimuler son accablement, et son chagrin sans espoir suscitait un instant la sympathie.
G. Sereny : « Quand pensez-vous que vous avez commencé à les considérer comme une cargaison ? La façon dont vous avez parlé au début du jour de votre arrivée à Treblinka, de l’horreur que vous avez ressentie devant les cadavres traînant partout, ce n’était pas une cargaison pour vous, à ce moment-là, non ? »
F. Stangl : « Je crois que ça a commencé le jour où pour la première fois j’ai vu le Totenlager (camp de la mort) à Treblinka. Je me souviens de Wirth debout, à côté des fosses pleines de cadavres bleu-noir. Ça n’avait rien d’humain – ça ne pouvait pas l’être ; c’était une masse, une masse de chair pourrissante. Wirth m’a dit : « Qu’est-ce qu’on va faire de cette ordure ? » Je crois qu’inconsciemment c’est ça qui m’a poussé à les considérer comme une cargaison. »
G. Sereny : « Il y avait tant d’enfants, est-ce qu’ils ne vous ont jamais fait penser aux vôtres, à ce que vous auriez ressenti à la place des parents ? »
F. Stangl : « Non ». Il parlait très lentement. « Je ne peux pas dire que ça me soit venu à l’idée ». Il s’est arrêté, puis il a continué, toujours avec une gravité extrême et avec l’intention évidente d’atteindre une nouvelle vérité en lui-même. « Voyez-vous, je les ai rarement perçus comme des individus. C’était toujours une énorme masse. Quelquefois j’étais debout sur le mur et je les voyais dans le « couloir ». Mais – comment expliquer – ils étaient nus, un flot énorme qui courait conduit à coups de fouet comme… » La Phrase est restée en suspens. [« Stangl se tenait souvent sur la butte de terre séparant les [deux] camps, m’a dit Samuel Rajzman à Montréal. Il se tenait là comme un Napoléon surveillant son domaine. »]
G. Sereny : « Vous ne pouviez rien y changer ? Au poste que vous occupiez, ne pouviez-vous pas empêcher le déshabillage, les coups de fouet, l’horreur des parcs à bestiaux ? »
F. Stangl : « Non, non, non. C’était le système. Wirth l’avait inventé. Il fonctionnait. Et parce qu’il fonctionnait, il était intangible ».
(…) G. Sereny : « J’ai demandé à Stangl : Pour vous, quel était le pire endroit du camp. »
F. Stangl : « Les baraques de déshabillage, m’a-t-il répondu tout de suite. C’est une chose que je repoussais du plus profond de moi-même. Je ne pouvais pas les affronter ; je ne pouvais pas leur mentir ; j’ai évité par tous les moyens de parler à ceux qui allaient mourir ; je ne pouvais pas le supporter. »
C’était clair ; aussitôt que les gens étaient dans les baraques de déshabillage, c’est-à-dire qu’ils étaient nus, ce n’étaient plus des êtres humains pour lui. Ce qu’il « évitait à tout prix » c’était d’être le témoin du passage. Et quand il a cité des exemples de rapports humains avec des prisonniers, ce n’était jamais avec ceux qui allaient mourir. »
En mars-avril 1943, environ 1 000 000 d’innocents avaient été exterminés dans le seul camp de Treblinka ; et au total environ 3 000 000 étaient morts dans l’ensemble des quatre camps d’extermination en Pologne.

Lors des rares périodes où les convois de déportés étaient moins nombreux, Franz Stangl en profitait pour faussement « agrémenté » le camp, afin de tromper davantage et de rassurer les déportés arrivant à Treblinka ; tout en perfectionnant les installations utilisées pour l’extermination (pages 313 et 314) :
« C’est aussi ce printemps-là que fut élaborée une nouvelle méthode d’incinération des morts. Deux énormes râteliers d’acier furent construits (le second ne le fut que lorsque le premier eut fait ses preuves). « Ils nous ont fait sortir dans la campagne pour ramasser les rails hors d’usage », a précisé Glazar. Ces râteliers appelés « les grills » portaient chacun plusieurs centaines de corps empilés ; à partir de ce moment-là ils ont été utilisés non seulement pour les nouveaux convois mais aussi pour brûler des milliers de cadavres en partie décomposés, déterrés par les excavateurs et qui étaient, les uns jetés sur les grills par la machine, les autres transportés au pas de course sur les brancards par deux hommes. « Il fallait toujours courir », dit un des rares survivants de cette partie du camp de la mort, quand il a témoigné en Allemagne (et en Pologne) « et nous devions veiller à ne jamais transporter un corps d’adulte tout seul, mais toujours ajouter deux enfants – autrement nous aurions eu l »air de tricher ». »
L’une des rares fois où Franz Stangl se mit en colère, ce fut lorsque Gitta Sereny lui précisa que la plupart des témoignages convergeaient sur le fait qu’il semblait particulièrement appliqué, pour ne pas dire zélé, dans son horrible besogne. Franz Stangl répondit alors sèchement à Gitta Sereny (page 330) :
« Tout ce que je faisais de ma libre volonté, m’a-t-il répondu âprement, il me fallait le faire le mieux possible. je suis comme ça. »
À ce stade, nous ne somme plus très loin d’un aveu mal dissimulé : de l’adhésion à l’Idéologie Nazie…
Puis, Gitta Sereny revint judicieusement sur la question essentielle concernant son sens de la morale (pages 332, 333 et 334) :
« G. Sereny : « Vous avez toujours dit que vous détestiez ce qui se passait. Ne vous aurait-il pas été possible, je vous le demande à nouveau, de donner quelque preuve de votre conflit intérieur ? ai-je demandé à Stangl. »
F. Stangl : « Mais c’aurait été la fin, a-t-il dit. C’est pour ça précisément que j’étais si seul. »
G. Sereny : « Supposons un instant que ç’aurait été la fin, comme vous le dites. Il y avait quand même des gens en Allemagne qui défendaient leurs principes : pas beaucoup, il est vrai, mais quelques-uns. Vous étiez dans une position très particulière ; il y en avait à peine une douzaine comme vous dans le IIIe Reich. Ne pensez-vous pas que si vous aviez trouvé en vous cet extraordinaire courage, ça aurait eu un effet sur vos subordonnés ? »
Il a secoué la tête. « Si je m’étais sacrifié, a-t-il dit lentement, si j’avais rendu public ce que je ressentais, et si j’étais mort… cela n’aurait rien changé. Pas un iota. Tout aurait continué de la même manière, comme si rien n’était arrivé, même pas moi ».
G. Sereny : « Je le crois aussi. Mais même ainsi, n’avez-vous pas l’idée, que quelque part en profondeur ça aurait pu changer l’atmosphère du camp, que ça aurait donné du courage à quelques autres ? »
F. Stangl : « Non, même pas. Ça aurait fait une minuscule ride, pendant une fraction de seconde – c’est tout. »
G. Sereny : « À l’époque, quelle était à vos yeux, la raison de ces exterminations ? »
Sa réponse fut immédiate : « l’argent des Juifs ».
G. Sereny : « Vous ne parlez pas sérieusement ? »
Il a été abasourdi par mon incrédulité.
F. Stangl : « Mais naturellement. Avez-vous quelque idée des sommes fantastiques qui étaient en cause. C’est avec ça qu’on achetait l’acier suédois. »
G. Sereny : « Mais… ils n’étaient pas tous riches. 900 000 Juifs au moins ont été tués à Treblinka – plus de 3 millions en tout sur le sol polonais, tant qu’ont duré les camps de concentration et d’extermination. Il y en avait des centaines de mille venus des ghettos de l’Est qui n’avaient rien… »
F. Stangl : « Personne n’avait rien. Tout le monde avait quelque chose », a-t-il répliqué.
(…) « Les histoires raciales étaient tout à fait secondaires, dit Stangl. Autrement, comment auraient-ils pu justifier l’existence des « Aryens honoraires ». On disait que le général Milch était juif, vous savez. »
G. Sereny : « Si le problème racial était si secondaire, alors, pourquoi toute cette propagande haineuse ? »
F. Stangl : « Pour conditionner ceux qui, en fait, devaient exécuter le programme ; pour qu’il leur soit possible de faire ce qu’ils ont fait. »
G. Sereny : « Mais vous, vous en faisiez partie : est-ce que vous « haïssiez » ? »
F. Stangl : « Jamais. Je n’aurais jamais admis que quelqu’un me dicte qui je devais haïr. De toute façon les seuls que j’aie jamais haïs ont été ceux qui s’acharnaient à me détruire – comme Prohaska. »
G. Sereny : « Quelle différence y a-t-il pour vous entre la haine et le mépris qui consiste à voir des êtres humains comme une cargaison ? »
F. Stangl : « Ça n’a rien à voir avec la haine. Ils étaient si faibles ; ils toléraient tout, tout ce qu’on leur faisait. C’était des gens avec qui on n’avait rien de commun, aucun contact possible. C’est de là que naissait le mépris. Je n’ai jamais pu comprendre comment ils ont pu céder comme ils l’ont fait. Tout récemment j’ai lu un livre sur les lemmings, ces rongeurs qui, tous les cinq ou six ans, se jettent à la mer et meurent ; cela m’a fait penser à Treblinka. »
G. Sereny : « Si vous ne ressentiez pas envers le Parti ou ses idées, une loyauté à toute épreuve, à quoi pouviez-vous croire à cette époque en Pologne ? »
Il m’a répondu immédiatement : « Survivre. Au milieu de toute cette mort – la vie. Et ce qui m’a le plus soutenu, c’était ma croyance foncière qu’il y a une justice. »
G. Sereny : « Mais vous connaissiez votre propre position. Vous étiez si impressionné par quelques hommes comme Globocnik, Wirth, Prohaska. Comment se fait-il que vous n’ayez pas eu peur de cette justice dont l’existence vous semblait certaine et qui, quand elle interviendrait, forcément vous atteindrait vous-même ? »
F. Stangl : « Tout cela fait partie de l’analyse à laquelle j’étais arrivé personnellement ; je ne suis responsable que vis-à-vis de moi et de mon Dieu. Moi seul, je sais ce que j’ai fait de ma libre volonté. Et de cela je peux répondre devant mon Dieu. Ce que j’ai fait sans ou contre ma libre volonté, de cela je n’ai pas à répondre… oui, je savais qu’un jour viendrait où les nazis disparaîtraient et probablement moi avec. Si ça devait arriver, on n’y pouvait rien. À l’époque de la pire dégradation à l’Est [je pensais que l’expression était plutôt ambiguë, me laissant dans le doute de savoir à quoi faisaient allusion ses propres sentiments : Treblinka ou le cheminement de l’armée allemande en Russie] j’ai eu une permission et nous l’avons passée dans la maison d’un prêtre Pfarrhof Klaus dans le Steyrthal, avec le père Mario, un ami de la famille de ma femme. Nous sommes allés à la messe tous les matins… ». »
On peut constater que ce passage est particulièrement révélateur quant à son véritable état d’esprit, et qu’il fend l’armure. En effet, sous prétexte d’une stupide, ignoble et inconsistante argumentation (tuer des millions de gens pour de l’argent !), en réalité, il croyait et, très certainement, adhérait à la propagande Totalitaire Nazie !
Ou dit autrement, s’il n’adhérait pas à l’Idéologie Nazie, comment a-t-il pu faire ce qu’il a fait ? C’est humainement impossible de concevoir une telle barbarie en dehors de tout cadre Idéologique. De toute manière, à plusieurs reprises, il exprime clairement son mépris et/ou sa haine pour les Juifs. En employant le terme de « cargaison », il les déshumanise. Pour lui, il est évident que ce ne sont pas des êtres humains !
Intellectuellement et moralement, il n’est pas possible pour l’esprit humain d’imaginer de répandre la mort à une telle échelle, sans qu’il existe une adhésion inconditionnelle à l’Idéologie. En effet, tous ces faux prétextes évoqués plus haut ne peuvent résister face à l’Inhumanité, la barbarie et l’immensité des Crimes perpétrés !

C’est donc le 2 août 1943 qu’eut lieu l’insurrection à Treblinka. L’objectif des prisonniers était évidemment avant tout de s’enfuir ; éventuellement de détruire un maximum d’installations dans le camp ; et peut-être même de tuer les trois pires meurtriers SS : Kurt Franz, Miete et Mentz.
Partout des bâtiments furent brûlés, et finalement presque tout le camp s’embrasa, sauf tragiquement…, les chambres à gaz qui étaient en briques.
Pourtant, les convois de déportés Juifs arrivèrent encore à Treblinka jusqu’au 19 août.
Ordre fut alors donné de détruire le camp… c’était enfin l’épilogue de l’Aktion Reinhardt (le Plan d' »extermination des Juifs en Pologne ») à Treblinka.
Puis, ce fut au tour du camp de Sobibor de connaître son soulèvement, le 14 octobre 1943, et ici aussi les exterminations ont continué quelques temps encore après la révolte.

Pour revenir sur la position de l’Église Catholique face au Nazisme durant la Seconde Guerre Mondiale, le moins que l’on puisse dire, c’est qu’elle a fait preuve de pusillanimité. En effet, si les historiens considèrent que le Pape Jean Paul II a joué un rôle particulièrement important contre le Totalitarisme Communiste, aboutissant à l’effondrement de l’U.R.S.S. en 1991 ; en revanche, comme nous l’avons vu pour le Programme d’Euthanasie, il n’en va pas de même du rôle du Pape Pie XII concernant le Totalitarisme Nazi.
Est-ce que le Vatican et donc le Pape Pie XII étaient au courant des monstruosités qui se déroulèrent à partir de 1942 dans les Camps d’extermination, en Pologne ? Et si oui, le Pape Pie XII a-t-il fait face à Hitler ?
Afin de contextualiser son ouvrage, Gitta Sereny a mené une enquête approfondie et détaillée du comportement de l’Église Catholique durant la Seconde Guerre Mondiale. Malheureusement, le constat est accablant pour le Vatican qui était effectivement au courant des atrocités qui se produisaient en Pologne. Et il est tout aussi évident et dramatique que le Pape Pie XII a fait preuve d’un silence, pour le moins assourdissant, dans la dénonciation du Génocide de la Shoah !
Les preuves concernant la connaissance de la situation par le Vatican, sont multiples et proviennent, entre autres, des Évêques qui informaient le Pape. La connaissance du Génocide fut connu au Vatican au moins, à partir de décembre 1942, à travers de très nombreux documents, comme la très importante lettre de l’Ambassadeur de Pologne particulièrement détaillée, remise personnellement au Cardinal Tardini, le 21 décembre 1942 (pages 488 à 491) :
«  »L’ambassadeur de Pologne a l’honneur de porter à la connaissance du secrétariat d’État de Sa Sainteté les informations suivantes émanant de sources officielles :
« Les Allemands sont en train de liquider la totalité de la population juive de Pologne. Les premiers emmenés sont les vieillards, les infirmes, les femmes et les enfants ; cela prouve qu’il ne s’agit pas d’une déportation pour travail forcé et confirme les informations selon lesquelles ces populations déportées sont transférées dans des installations spécialement aménagées afin d’être mises à mort par des procédés divers. La mort des hommes jeunes et valides est obtenue par le travail forcé et la famine.
« Quant au nombre de Juifs polonais exterminés par les Allemands, il est estimé à plus d’un million. À Varsovie seulement, il y avait à la mi-juillet dans les ghettos 400 000 Juifs environ ; dans le courant de juillet et d’août, 250 000 ont été emmenés à l’Est ; le 1er septembre il n’était plus distribué dans ce ghetto que 120 000 cartes de rationnement et le 1er octobre 40 000. La liquidation se poursuit au même rythme dans les autres ville polonaises.
« L’ambassade de Pologne assure à cette occasion le secrétariat d’État de Sa Sainteté, de sa très haute considération.
Le Vatican 19 décembre 1942. »
Au-dessous une remarque manuscrite en polonais : « Transmis personnellement par l’ambassadeur à Mgr Tardini, le 21.XII.1942 ».
(C’était la septième communication sur le sujet rédigée par M. Papée ou transmise par son intermédiaire. La première était datée du 30 mars 1940. Des descriptions d’autres atrocités nazies et des appels au pape à les condamner parvenaient naturellement au Saint-Siège ; beaucoup figurent dans la collection de documents publiés par le Vatican. Mais à l’exception de quelques notes indicatives en bas de page, aucun de ces textes ne se réfère notamment aux Juifs).
Trois jours après avoir reçu cette lettre, la veille de Noël 1942, le pape Pie XII fit publiquement allusion au sort des Juifs. Pleinement averti qu’à cette date un million au moins d’êtres humains avaient été mis à mort méthodiquement en Pologne occupée dans « des installations spécialement aménagées » (note n°6 : traduit intégralement dans The Tablet du 2 janvier 1943) – massacre sans aucun rapport avec des actes de guerre – il se borne à une seule allusion détournée, presque à la fin de ce message de Noël de 5 000 mots, aux catholiques du monde entier. Au moment où il en arriva à cette phrase il avait déjà parlé près de quarante-cinq minutes et la phrase elle-même se trouvait prise dans une série de recommandations répétées enjoignant à l’humanité de faire :
« Le vœux solennel de ne pas demeurer en repos tant que, dans toutes les nations et les peuples de la terre, les quelques poignées d’hommes attachés à rendre à la société son centre de gravité qui est la loi de Dieu, aspirant à servir la personne humaine et sa vie quotidienne ennoblie par Dieu ne seront pas devenues une vaste légion. Ce vœu, l’humanité le doit aux morts innombrables ensevelis sur les champs de bataille. La sacrifice de leur vie, l’accomplissement de leur devoir constituent leur offrande à un ordre social nouveau et meilleur. Ce vœu, l’humanité le doit à l’armée innombrable des mères, des veuves et des orphelins affligés qui ont perdu lumière, réconfort et soutien. Ce vœu, l’humanité le doit aux exilés innombrables arrachés à leur patrie par l’ouragan de la guerre et dispersés sur un sol étranger, et qui pourraient gémir avec le prophète, « Notre héritage est tombé entre les mains d’autrui, nos maisons sont habitées par des étrangers ». Ce vœu, l’humanité le doit à des centaines de milliers d’êtres humains qui, sans avoir commis de faute et parfois seulement à cause de leur nationalité ou de leur origine sont condamnés à mort ou à un lent dépérissement (note n°7 : L’auteur a mis en italique le membre de phrase concerné afin de le détacher de l’ensemble des généralités).
« Ce vœu, l’humanité le doit aux milliers de non-combattants, femmes, enfants, malades et vieillards que la guerre aérienne – dont nous n’avons cessé de dénoncer l’horreur depuis le début des hostilités – a privés sans discrimination de leur vie, de leurs biens et de leurs forces, d’institutions charitables et de lieux de prière. Ce vœu, l’humanité le doit au flot ininterrompu de larmes, etc. »
Carlo Falconi remarque avec une grande précision et vraisemblablement avec une ironie délibérée, que le passage cité constitue : « indubitablement la condamnation des violences contre les civils la plus courageuse que Pie XII ait osé prononcer durant toute la guerre… ».
À Rome (et en Allemagne) en 1972 et 1973, des prêtres ont inlassablement invoqué ce message de Noël de 1942 comme preuve concluante de la volonté du pape de s’exprimer publiquement sur les atrocités nazies. »
Franz Stangl est décédé d’une crise cardiaque, seulement dix-neuf heures après son dernier entretien avec Gitta Sereny…

Conclusion :
En fait, lorsque ces Hauts Responsables bourreaux s’expriment, comme : Adolf Eichmann, Rudolf Hoess, Franz Stangl, etc., ils deviennent leur propre et plus implacable accusateur, par les innombrables incohérences dans leurs pseudo-raisonnements ; toutes ces excuses qui sont dérisoires face à l’immensité de la barbarie ; leur lâcheté sans borne ; et surtout, du fait de leur adhésion à leur Idéologie Totalitaire : le mépris dont ils font preuve envers la vie humaine !

Ce qui est effroyable avec les tortionnaires et a fortiori avec les Hauts Responsables bourreaux, c’est leur capacité à évoquer le gigantisme de leur Crimes, tout en faisant preuve d’un profond détachement, comme si ce n’était pas eux qui en étaient responsables. Comme s’il existait en eux, deux personnes, celui qui a agi et celui qui décrit les faits.

Il ressort des interviews de Franz Stangl et de sa femme, un immense sentiment de lâcheté : lui, tentant de se déresponsabiliser inlassablement derrière les ordres, et Theresa Stangl préférant ne pas savoir et éludant constamment en quoi consistait le « travail » exact de son mari. Ou bien, elle faisait mine de le croire, lorsqu’il lui disait qu’il n’était pas le plus Haut Responsable de Treblinka ; car comme elle le dit elle-même à Gitta Sereny : « Et à nouveau je l’ai cru, je suppose que je voulais le croire, qu’il me fallait le croire. Comment aurais-je pu continuer autrement ? »

Aussi invraisemblable que cela puisse paraître, il est à noté que si Franz Stangl a été condamné lors de son Procès, pour l’extermination de 900 000 personnes ; ses activités dans le cadre du Programme d’Euthanasie et en tant que Kommandant de Sobibor (pour des raisons administratives) ne furent pas incluses dans l’accusation.

Je ressors de la lecture de cet ouvrage essentiel de Gitta Sereny, avec la certitude qu’il est impossible d’exterminer des centaines de milliers d’êtres humains, sans adhérer…, à l’Idéologie Totalitaire !

Confer également d’autres ouvrages aussi passionnants concernant des bourreaux issus des régimes Totalitaires Nazi et Communiste :
– Rudolf Hoess : « Le commandant d’Auschwitz parle » ;
– Hannah Arendt : « Eichmann à Jérusalem » ;
– Rithy Panh : « L’élimination ».

AU FOND DES TENEBRES

Un commentaire sur “Mon commentaire du livre de Gitta Sereny : « Au fond des ténèbres : un bourreau parle : Franz Stangl, commandant de Treblinka » :

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